Heiva 2015: une fierté mal placée

Une fois n’est pas coutume, mais aujourd’hui, c’est une gueulante que je vais poser. Et histoire de limiter toute ambiguïté, je vais tout de suite résumer mon propos:

La technologie n’est pas une gloire, elle n’est pas nécéssaire, mais elle doit servir la cause pour laquelle on l’utilise.

La représentation de la soirée des Lauréats du Heiva I Tahiti 2015 a été affligeante. Je ne parle pas des groupes, mais de ce qui était censé les mettre en valeur:

  • Son cacophonique
  • Lumières hors de tons
  • Déformation évidente de la réalité par les caméras

Je ne me cantonnerai ici qu’à l’aspect technique de ce fiasco, n’ayant pas les connaissances pour prétendre à autre chose, et parce que les autres choses étaient globalement irréprochables. Donc, avant d’expliquer plus en détail ces 3 points, permettez moi de faire un bref exposé de la situation courante et passée, afin  de replacer les choses dans leur contexte (technique et technologique exclusivement, je le répète).

La Polynésie a été freinée dans son développement par de multiples facteurs, comme le fait qu’elle subisse des prix de l’énergie aberrants (https://hirofarepote.wordpress.com/2009/07/18/lelectricite-polynesienne-est-elle-la-plus-chere-du-monde/), une dépendance dangereuse au pétrole, principale source d’électricité, une disparité importante dans la qualité de l’accès internet (http://www.ladepeche.pf/Rapidite-d-internet-la-Polynesie-traine-en-queue-de-peloton_a5717.html), et des prix d’achat de matériel excessifs (comptez 40% plus cher qu’un même matériel acheté en métropole dans le secteur de l’informatique). Ces éléments ont plongés la Polynésie dans une « torpeur technologique », alors même que la France, elle, continuait son évolution. Et, subitement, il y a quelques années, elle s’est mise à rattraper son retard matériel, vite.
Trop vite.

C’est de ça que je vais parler ici. J’ai assisté, hier soir, à la soirée des Lauréats du Heiva I Tahiti 2015, et j’ai été… choqué par l’inadéquation évidente des moyens techniques investis lors de cet évènement. Et j’ai eu les larmes aux yeux en voyant une manifestation qui se veut culturelle dénaturée au plus profond d’elle même par un usage digne d’une kermesse de l’école maternelle du quartier du budget et des moyens technologiques mis en oeuvre.

Sans vouloir épiloguer sur l’éclairage principalement bleu et violet sur des groupes arborant du jaune, rendant les couleurs ternes, les captures vidéos filtrées pour balancer de force les couleurs et rajouter celles que l’éclairage ne permettaient pas et la saturation exagérée pour corriger ce même problème, et surtout, le son mal équilibré, mal réparti, mal capturé (attention, je ne parle pas de problèmes mineurs, je parle bien de saturation dans du chant clair, de manque de profondeur dans les percussions, et de retours son complètement absents pour une partie des tribunes), je voudrai surtout constater une chose.
Ces problèmes ne sont pas isolés, ou ponctuels, sur un unique évènement. Ils sont récurrents,  sur bon nombre de manifestations organisées par la Maison de la Culture, ou au Heiva I Bora Bora, etc etc… Je ne peux que constater deux choses:

  • L’amateurisme évident des techniciens, ce qu’on peut expliquer relativement bien par l’absence d’études et de formations sur le territoire, et c’est pourquoi je ne leur jetterai pas la pierre
  • Et surtout l’inadéquation entre la technique et ce qu’il est censé accompagner

Je ne ferai pas dans l’originalité en relevant, moi aussi, le fait qu’un choix de mise en scène n’a à être pris que s’il sert la matière sur laquelle il se repose. Si il n’apporte rien, il n’a pas de raison d’être. Alors pourquoi utiliser des lumières colorées, au lieu de simple lumière blanche, lorsque les couleurs choisies n’ont aucun intérêt, ni esthétique, ni symbolique? Pourquoi essayer de diffuser des Himene sur des amplis lorsque le chant est assez fort pour être entendu en acoustique pur, surtout si cela impose le respect de l’écoute silencieuse? Pourquoi déformer la réalité avec des filtres, dans le simple but de cacher ces problèmes pour l’éventuel DVD qui va faire la joie du budget de la Maison de la Culture?

Il y a un réel problème de maturité technologique. Car, au delà de l’aide que la technologie peut apporter lorsqu’elle est utilisée à bon escient, il ne faut pas oublier qu’elle supprime la pureté de la simplicité, par nature, et que mal utilisée, elle peut avoir de lourdes conséquences sur l’oeuvre qu’elle est censée servir.

Je sais de quoi je parle, étant développeur, et entendant fréquemment les demandes des clients ici. La technologie est une mode, et pas l’outil qu’elle est censé être. Quand bien même le média est inapproprié, la demande est présente, parce que c’est cool, parce que c’est moderne.Mais la modernité n’est pas un bien en soit. Ce n’est pas être moderne qui est bien, mais utiliser de manière approprié et réfléchie ce qu’elle apporte.

Et j’ai peur pour toi, Polynésie. J’ai peur qu’à trop vouloir suivre les autres, tu reproduises les mêmes erreurs. J’ai peur que tu ne sache pas profiter de cette chance que tu as de pouvoir les observer de loin, dans une situation encore assez jeune pour tracer ta propre route, faire tes propres choix, les bons choix. Ceux ci ne l’étaient pas.

 

 

Et il est simple de trouver des pistes de solutions. Permettre aux groupes de répéter dans les conditions de la représentation, avec prises son et lumières permettant de calibrer, leur laisser un mot à dire sur l’accompagnement technique qu’on leur impose aujourd’hui, et qui devrait être proposé, ou expliquer, montrer, faire comprendre à ceux qui décident de cette mascarade les tenants et aboutissants de ce qu’ils utilisent. Leur faire comprendre que, définitivement, non, ce n’est pas drôle de les voir organiser une manifestation culturelle où ils tirent une balle dans le pied de leurs propres symboles.

Mais ce n’est pas le seul problème, à en croire Marguerite Lai, chef de O Tahiti E, dans un coup de gueule passé à la télévision aux heures de grande écoute. Le sentiment global est le même: la culture est délaissée, maltraitée, par des têtes dirigeantes qui ne font rien pour lui donner les moyens d’avoir un éclat à la mesure de sa richesse. C’est un manque de respect pour les riverains, le public, et surtout les groupes, qu’ils font cohabiter avec une absence totale de réflexion et implication.

Comprend, lecteur, que je ne me moque pas. Comprend que ça ne me fait pas rire. Comprend que je pleure l’éclat perdu d’une culture dans son propos, et l’incompétence de ceux qui l’organise. Tahiti, Polynésie, toi qui as habilement fait survivre ta flamme à travers deux siècles de colonialisme qui ont voulu t’éteindre, pourquoi te laisses-tu avoir cette fois-ci, et avec tant d’entrain?